Chronique d'un philosophe castré

Nous avons laissé la parole à Lima, membre du forum de Manchester Devils, qui nous livre son regard sur la "philosophie" de Louis Van Gaal. "Process", "Philosophy", "Balance", des mots devenus familiers pour tout supporter Mancunien ou toute personne habituée des conférences de presse de Louis Van Gaal. Des termes qu’il utilise sans parcimonie et qui sont aujourd’hui synonymes de maux de tête constants. Ces mots qui devaient servir de symboles à un projet sportif ambitieux résonnent comme un terrible aveu d’échec à nos oreilles fatiguées. Pourtant, la première fois que  son nom a été évoqué dans la presse comme possible successeur de David Moyes, beaucoup ont espéré la venue du coach hollandais. Rien de surprenant quand on connaît le CV du bonhomme. Habitué des podiums et des premières places, ce coach renommé, qui a su se créer un palmarès imposant à la tête d’illustres équipes comme Barcelone, le Bayern Munich, l’Ajax…, avait tout pour rendre enthousiaste le plus sceptique des supporters. Un homme dont le caractère et le charisme semblaient s’accorder parfaitement à la grandeur du club. Un choix qui semblait plus logique que celui dont on ne doit plus prononcer le nom (non, non pas Voldermort, je parle de  David Moyes alias "néo" A.K.A "the chosen one"). Mais surtout, un coach avec une identité de jeu claire, attrayante sans pourtant être dogmatique. Un entraîneur capable de s’adapter aux circonstances de match et à l’adversaire, et doté d'un talent certain lorsqu’il s’agit de dénicher des jeunes talentueux.  Bref, Van Gaal et Manchester United semblaient être le binôme idéal.

Les matchs de préparation, à défaut d’être un baromètre fiable dû au manque d’investissement des adversaires, nous laissaient sur une bonne impression et ce, malgré le peu de changement dans l’effectif par rapport à la précédente saison, Van Gaal allant jusqu’à ressortir de l’oubli des joueurs effacés de notre mémoire collective. Cette volonté louable de faire table rase du passé en donnant équitablement leur chance à tous les joueurs ainsi que la titularisation de jeunes pousses sorties du centre de formation  a été favorablement accueillie. A cela,  s’ajoute les quelques vidéos postées sur le net qui nous donnèrent un aperçu des méthodes d’entraînements du coach et de son staff, ainsi que la nouvelle direction prise par le club en terme d’identité de jeu, nous laissant espérer un renouveau tactique et identitaire attendu par beaucoup. Le début d’une nouvelle ère pour un club qui a eu du mal à se réinventer au cours des dernières saisons, que ce soit sous l’égide de son coach emblématique ou durant l’année noire qui a suivi la nomination de son "chosen one". Durant ces dernières années, Manchester a vu lentement mais inexorablement l’écart se creuser entre  lui et ses rivaux européens, preuve d’un déclin croissant que l’on pourrait élargir à tout le football anglais qui peine à retrouver les sommets. Plutôt que de prendre le train en marche et de s’adapter à l’évolution actuelle du football avec  un style différent, plus axé sur la  technique, United a fait le choix de persévérer et de poursuivre sur la même voie, celle qui lui avait assuré tant de succès, usant de la même vieille recette qui avait certes fait ses preuves en permettant à Manchester  d’être à nouveau une force dominante à l’échelle nationale et européenne, mais qui rapidement a montré ses limites lorsque son style éc**é a dû faire face à un jeu plus fluide et plus technique. Les deux finales de Ligue des Champions perdues contre le Barcelone de Guardiola et  l’impuissance affichée ces soirs là restent encore dans nos mémoires.  Si on devait analyser notre façon de jouer, je dirais que sur le terrain ça se traduit par un football moins inventif que ses voisins espagnols avec un style basé avant tout sur une bonne organisation tactique, misant énormément sur le mental des joueurs et de leur coach ainsi que  l’expérience de ses cadres historique. Il était donc naturel que les fans de United, sevrés de beau football depuis trop longtemps, soient favorables à  cette révolution  et ces promesses d’un football plus spectaculaire ; un vrai retour aux sources en somme,  pour ceux qui ont connu le "football total" de la génération dorée.

Le projet annoncé par Louis Van Gaal était clair : gagner, tout en offrant au public du spectacle et pour cela, faire un travail de fond axé sur la technique et l’intelligence des joueurs. Ceci dans le but de permettre à l’équipe d’avoir un meilleur contrôle des matchs par le biais d’une possession de balle favorable et une meilleure utilisation du ballon. Vu sous cet angle, le projet est intéressant car il coïncide, comme je l’ai dit plus haut, avec l’évolution actuelle du football qui met en avant la technique et le mouvement. Deux des meilleures équipes d’Europe, le Barca et le Bayern, axent leur jeu sur ces même principes et un autre géant le Réal Madrid qui a longtemps profité judicieusement du profil de ses joueurs offensifs en misant sur leur vitesse et leur capacité à effectuer des contres foudroyants, a choisi d’orienter son mercato vers des milieux très technique (Kroos, James),  plus à même de lui offrir une meilleure maîtrise du ballon ainsi que de la diversité dans son jeu, pouvant ainsi alterner entre les phases de possession et de contre.

Si l’idée semble alléchante, la réalisation est plus complexe car elle est soumise à certaines conditions qui, sans être obligatoires, sont clairement préférables si on veut perfectionner cette façon de jouer. L’une de ces conditions est d’avoir des joueurs très doués sur le plan technique, qui soient à l’aise avec un ballon et dotés d’un bon toucher de balle. Autre élément important, l’intelligence de jeu qui peut se décliner sous plusieurs aspects comme le sens de l’anticipation, nécessaire par exemple à un défenseur, mais également dans l’habilité à voir et à analyser rapidement ce qui se passe sur un terrain, pour ainsi optimiser les choix à faire, ce que l’on appelle communément " la vision de jeu". Hors, on ne peut pas vraiment dire que ce soient des domaines dans lesquels nos joueurs excellent. Notre équipe affiche un déchet technique très élevé qui se traduit sur le terrain par des contrôles ratés, des passes mal ajustées qui finissent irrémédiablement dans les pieds de l’adversaire ou des choix peu judicieux. Toutes ces raisons et la faiblesse de notre effectif dans certains domaines  pourraient dédouaner Van Gaal, tout du moins en partie, si ce n’était le fait que les solutions existent mais qu’il a tout simplement fait le choix de s’en priver. Il y a dans l’effectif Mancunien des joueurs capables de lui offrir la technique nécessaire ainsi que la créativité qui nous fait défaut au milieu de terrain depuis si longtemps. Il a volontairement décidé de se passer des joueurs qui sont les plus à même de comprendre et d’appliquer sa méthode  d’où l’incompréhension grandissante parmi les supporters et les médias qui suivent le club. Je ne pense pas qu’il y en ait beaucoup d’entre nous qui remettent  en question le talent de Juan Mata ainsi que d’Ander Herrera. Ce dernier a été une des pièces maîtresses d’une équipe qui a pratiqué le style de football que souhaite mettre en place Van Gaal. Quand au premier, il a certains défauts comme se plairait à le souligner José Mourinho mais la technique ainsi que l’intelligence de jeu n’en font pas partie selon moi. Ce sont deux qualités qu’ils ont apprises à développer très jeune et qui font parties aujourd’hui de leur ADN footballistique.

Il aurait pu ou dû assumer son style de début de saison jusqu’au bout et laisser tranquillement le temps faire son œuvre, offrant ainsi aux joueurs la possibilité de perfectionner leur entente sur le terrain et de créer un collectif solide en gommant petit à petit les erreurs logiques du début. Malheureusement, la pression du résultat et l’objectif minimal demandé par le club ont eu raison de ses belles promesses. Dorénavant, on a droit à un Van Gaal beaucoup plus pragmatique : "Good bye Juan et Ander et welcome Marouane".  En faisant du grand belge une des pièces maîtresses de son jeu sur plusieurs matchs ainsi qu’une solution de secours lorsque le déroulement de la partie ne tourne pas en notre faveur, le hollandais  annonce la couleur. Il n’est pas question ici de discuter du niveau de Feillaini ou de son apport dans l’effectif, car il a fait le job qu’on lui a demandé et a été à de nombreuses reprises décisif, mais plutôt de questionner son profil et son adéquation avec le type de jeu promis au départ. Je parle de l’impact qu’a ce joueur sur notre manière de jouer. Nous qui reprochions à Moyes son abus de jeu long et bien Van Gaal ne fait guère mieux puisque son équipe affiche un des taux les plus élevés de Premier League dans cette exercice. Bien qu’il faille rester mesurés dans l’analyse de ces stats et les conclusions que l’on peut en tirer, cette donnée accentue le changement de style constaté par tous les observateurs.

Le plus grand reproche que je ferais  à Louis Van Gaal est sans aucun doute l’absence totale de progrès  de son équipe et ceci à tous les niveaux. On pencherait même plutôt vers le contraire, à savoir une régression progressive et s'il se complaît à se cacher derrière les résultats, très positifs selon lui,  pour  justifier ses choix et son bilan, ses explications ne  survivent  pas à une analyse simple qui prendrait en compte le niveau actuel de la concurrence, bien moins relevé que la saison passée et  le nombre de points engrangés qui n’est que très légèrement supérieur à celui de son prédécesseur David Moyes dont la saison est unanimement jugée comme étant une des pires connues par le club. On pourrait même porter un coup fatal à son argumentaire si on se mettait à parler des sommes folles dépensées par le hollandais et de la différence d’effectif entre les deux coachs. On pourrait cependant arriver à équilibrer les deux bilans en soulignant que Moyes a eu à sa disposition l’équipe championne en titre avec des joueurs, certes vieillissants pour certains d’entre eux, mais  au top mentalement là où Van Gaal a dû reconstruire en grande partie son effectif et certains joueurs dont il a hérités ont subit le contrecoup d’une saison désastreuse. 

Je pense qu’aujourd’hui, ce que tout le monde attend, c’est un minimum de réaction. On a cette impression dérangeante que les mêmes erreurs se répètent dans une indifférence totale, sans constater de bouleversements ou de changements de la part du coach et de son staff. Ils assistent sur le banc à un éternel recommencement et les défauts cités lors des conférences de presse refont surface le match suivant, sans qu’aucune correction n’y ait été apportée. Ce qui tendrait presque à démontrer une certaine impuissance à l’image de la passivité affichée sur le banc où il est devenu difficile de deviner ce qui se passe dans la tête du coach et de son staff tant ce petit groupe semble attentiste. Je considère qu’à partir du moment où tu es capable de cibler les défauts de ton effectif, tu devrais être capable de trouver des solutions autres que "balançons sur Marouane". Van Gaal a souvent mis en avant les difficultés de son équipe à garder le ballon, résultat de pertes de balles stupides ainsi que ses difficultés à créer le danger. N’est-il pas alors évident et logique de penser qu’il serait préférable de mettre sur la pelouse des joueurs qui ont une meilleur qualité technique et un profil plus créatif ? On en revient donc encore aux problèmes de choix cités ci-dessus. De la même façon, si tu constates que ton équipe manque de vitesse, n’est- il pas contradictoire d’aligner en même temps sur la pelouse  plusieurs joueurs dont l’un des principaux défauts est la lenteur ?

C’est d’ailleurs ce que je trouve le plus dérangeant dans le parcours de Van Gaal à United : il  est plein de contradictions et beaucoup de ses décisions semblent défier la logique.  Je pense notamment  à sa volonté d’aligner des joueurs à des positions où ils ne sont clairement pas à l’aise (Rooney au milieu, Di Maria en attaque, Mata en 8…) alors que sur le banc, il possède des spécialistes des postes en question. Il n’hésite pas non plus à écarter du groupe des joueurs qui sont pourtant performants alors que de l’autre coté, il  persévère avec d’autres joueurs pour qui il semble faire preuve d’une patiente sans limite et à qui il octroie des passe-droits non mérités. Je trouve globalement que la façon de gérer son effectif est sujet à caution et il est déplorable qu’après 7 mois, on en soit encore à faire des essais. Parmi ses choix les plus critiquables, c’est sa persistance à positionner Rooney au milieu de terrain qui fait le plus débat. D’avoir fait de l’anglais son capitaine n’a rien de choquant en soi, tant il semble être le leader désigné de cette équipe en manque de vrai patron. Par contre, d’avoir décrété que son capitaine devrait obligatoirement être titulaire est pour moi d’une bêtise sans nom. Il vient en sorte d’offrir au joueur une forme  d’immunité totale en ne le soumettant donc plus à la concurrence et, par la même chamboule, tout l’équilibre de l’équipe qui doit s’ajuster à la présence obligatoire de Rooney. Petite anecdote qui renforce cet aspect contradictoire. Lorsqu’un journaliste lui demande si Rooney est heureux de jouer au milieu, il répond qu’il pense que oui mais que d’entendre le monde entier dire qu’il devrait jouer attaquant peut le perturber. Il admet donc devant la presse que la majorité des observateurs pensent que la meilleure place de l’anglais est en attaque. Mais à coté, il persiste à le mettre au milieu, laissant à penser qu’il est seul dans sa bulle, enfermé dans ses certitudes et qu’il se fiche de l’opinion générale.

J’aime cependant une partie de sa communication et j’avoue regarder la plupart de ses interviews d’avant ou d’après match, ce que je ne faisais que rarement auparavant. Il est agréable d’entendre un coach vous parler de football et vous expliquer ce qu’il a tenté de faire ainsi que pointer du doigt les erreurs commises. Ca peut sembler banal et habituel pour les supporters d’autres clubs mais pour nous, qui avons connu Ferguson et sa communication contrôlée, c’est une énorme avancée. Je ne me souviens pas d’une conférence intéressante de Fergie. On avait droit au même discours aseptisé et à une succession de questions fades et répétitives. Je ne blâme pas pour autant les journalistes car les rares fois où on lui a posé des questions dérangeantes, il a mit fin immédiatement à l’interview affichant un mépris prononcé pour l’auteur du blasphème. Certains se souviennent peut être de la fois où il a laissé en plan un journaliste qui avait critiqué la forme de ses joueurs en Ligue des Champions ou sa colère contre la fille de Kenny Dalglish, journaliste de profession, qui avait questionné certains de ses choix tactiques. Bref, je trouve les interventions de Van Gaal plus intéressantes et souvent assez marrantes. Je lui reproche juste un manque de lucidité dans certaines de ses analyses qui dernièrement me rappellent beaucoup celles de Moyes et une certaine mauvaise foi qu’il utilise lorsque ça l’arrange. Je pense à sa volonté de vouloir minimiser les performances de De Gea sous prétexte qu’il n’aime pas parler des joueurs individuellement mais plutôt mettre l’accent sur le collectif, alors qu’il n’hésite pas à multiplier les compliments et avis favorables quand il s’agit des performances de Wayne Rooney au milieu de terrain, allant ainsi à l’encontre de l’avis général. Pareillement, il a justifié la vente de Welbeck par son faible ratio de buts, mais lorsque ses attaquants actuels ne marquent pas, il avance comme justification que l’on ne doit pas seulement limiter l’apport d’un attaquant à ses buts mais également prendre en compte son apport dans le jeu. Bref, toutes les raisons sont bonnes pour justifier ses choix.

Je n’abandonne pas l’idée de voir enfin cette fameuse "philosophy" dont on entend tant parler mais que très peu ont vu  et qui ressemble de plus en plus à une chimère. Allez Louis, réveille toi et ne renie pas tes idées car notre retour au top passe avant tout par le jeu et ouvre grand tes yeux car les solutions, elles sont devant toi et te font signe du banc.

Lima

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