Glazer vs supporters : le torchon brûle de plus belle

Le club

On sait les supporters mancuniens peu friands de la famille Glazer, qui a repris les rênes du club entre 2003 et 2005. Les derniers événements continuent d'aller dans ce sens. L'objectif : donner envie aux Américains d'aller voir ailleurs.

Au moment du rachat de Manchester United, la famille Glazer est déjà une famille d'investisseurs avertis, possesseurs des Tampa Bay Buccaneers depuis près de vingt ans. Et la façon dont ils ont procédé pour acquérir, en l'espace de deux ans, l'intégralité des parts du club, en commençant par les actionnaires minoritaires, en étendant au fur et à mesure leur pression, avant de lancer une "guerre" éclair en 45 jours (du 12 mai au 28 juin 2005) pour passer de 28% des parts à 98%, radier United de la bourse de Londres et obliger les 2% d'actionnaires restant à leur céder leurs parts, démontre une certaine expérience de leur part en la matière.

En tout cas, le croit-on.

On refait l'histoire

Dès juin 2005, les supporters ont montré leur mécontentement. Pour leur première visite, les Glazer ont été reçus par des manifestations et des insultes d'un groupe assez réduit de supporters. Certains ont lancé par la suite le FC United of Manchester, repartant du bas de la pyramide, pour concrétiser leur scission avec les nouveaux propriétaires. Si certaines craintes mises en avant à l'époque ne se sont pas vérifiées, comme le départ forcé des hommes de pouvoir David Gill et Sir Alex Ferguson, ce serait sans doute adoucir la réalité d'écrire que tout s'est fait sans heurts en coulisses.

Dans une société capitaliste, désireux de renforcer leurs profits, Malcolm Glazer et sa progéniture ont vu le club comme un investissement qui allait continuer à croître dans le temps, leur garantissant ainsi des revenus sur une période durable. Quitte, pour cela, à le faire crouler sous une dette colossale. Car étant dans l'incapacité d'acheter le club pour 790 millions de livres, soit 1,19 milliard d'euros au taux de change de l'époque, avec leur propre argent, ils ont fait le pari d'endetter le club presqu'autant qu'eux-mêmes. Sur 790 millions de livres, les Glazer ont mis 130 millions sur la table, se sont endettés personnellement à hauteur de 390 millions, et ont endetté le club à hauteur de 270 millions. Un total de 660 millions de livres à crédit.

Quand on fait cela, le problème, c'est qu'on a intérêt à savoir ce qu'on fait. Et même alors que les Glazer sont des investisseurs avertis, on pouvait sérieusement se poser des questions. En 2010, la dette du club atteignait désormais 716 millions de livres. Les fonds d'investissement ayant mis l'argent sur la table n'ayant pas été remboursés dans les temps, les taux d'intérêt ont grimpé pour atteindre 16%. Au plus grand désarroi de groupes de supporters comme le Manchester United Supporters Trust (MUST), qui ont compris depuis longtemps qu'ils allaient devoir payer pour rembourser la dette : augmentation du prix des places, des abonnements notamment. En 2010, la dette du club atteignait plus de cinq fois ses bénéfices avant impôt : une situation qui en conduirait d'autres à la faillite, malgré les plans de restructuration de la dette destinés à jouer la montre.

Les yeux plus gros que le ventre

Il n'en fallait pas plus pour mettre le feu aux poudres une nouvelle fois. Cette même année 2010, les adhésions au MUST explosent, alors que son leader Duncan Drasdo travaille en coulisses avec d'autres investisseurs fortunés et supposément fans de Manchester United, comme l'ancien directeur du club Jim O'Neill, connus depuis sous le sobriquet de "Red Knights" (les chevaliers rouges). Un brin romancé peut-être, mais cela fonctionne : les supporters voient le MUST et les Red Knights comme une alternative crédible, en tout cas la meilleure, au règne des Glazer. Le problème est qu'au vu de la dette accumulée pour le club, et l'avidité grandissante des Glazer, on parle désormais de près de 2 milliards de livres pour un rachat, soit plus du double de la valorisation du club cinq ans plus tôt. Devant ce constat, les Red Knights mettent leur proposition en attente.

Le cauchemar continue en 2012. Pour pouvoir lever des fonds, les Glazer décident de lister à nouveau le club en bourse. Ce sera au New York Stock Exchange. Mais entre l'espoir initial de vendre chaque action à 20 dollars, et le prix qui sera finalement appliqué de 14 dollars, il y a un fossé énorme. La raison de ce désintérêt ? À nouveau les Glazer. Les analystes et les supporters dévoilent rapidement le pot aux roses : contrairement à ce qui est initialement indiqué, il est prévu que la majorité des fonds levés ira dans les poches des Glazer plutôt que dans le remboursement de la dette. Et pour ne rien arranger, les parts vendues au grand public ont un pouvoir décisionnel dix fois moindre que celles qui restent dans le giron de la famille Glazer. Avec les yeux plus gros que le ventre, les Glazer, et malheureusement le club, passent à côté de 100 millions de dollars.

L'urgence était-elle de s'en mettre plein les poches, alors qu'une institution est en train de couler financièrement, croulant sous une dette avec des taux d'intérêt à deux chiffres (avant la virgule) ? On peut légitimement se demander en quoi les Red Knights seraient différents : avocats, hommes d'affaires, présidents de banques d'investissement... la seule garantie que nous avons, c'est finalement le fait qu'ils soient mandatés, et conseillés, par Duncan Drasdo, le président du MUST, un vrai supporter qu'on peut penser désintéressé de toute autre chose que la bonne santé de son club. Les Glazer, eux, ont plusieurs fois étalé leur indécence et leur seul objectif aux yeux de tous.

Quoi qu'il en soit, en 2013, la dette du club était d'environ 307 millions de livres.

Super League, l'épisode de trop

En 2020, elle était de 391 millions. En 2021, suite à la crise de la COVID, elle culmine désormais à 456 millions. Peut-on vraiment se dire que les Glazer ont le contrôle de la situation ? Une dette qui aurait dû être remboursée en 2010 pèse toujours sur le club en 2021 -- et pire, elle ne semble pas se résorber. Comment peut-on légitimement espérer que le club va frapper fort sur le marché des transferts, investir dans le secteur de la formation ou ses infrastructures ? Surtout quand on le sait incapable de vendre même ses joueurs indésirables pour quelque chose, laissant filer gratuitement Rojo, Gomes, Alexis, Valencia, Herrera, vendant un Di Maria, un Depay, un Blind ou un Mkhitaryan pour moins que la valeur à laquelle ils ont été achetés ?

L'épisode de la Super League, finalement, s'inscrit dans la droite lignée de tout ce dont nous avons parlé précédemment. Et le fait de voir Joel Glazer dans le top 2 de cette organisation, précédé uniquement de Florentino Perez, n'est aucunement une surprise. Sous couvert de vouloir "arroser la pyramide du football", "sauver le sport", "sauver le club", ils continuent de persister dans la seule voie qu'ils connaissent : celle de l'investissement sur le meilleur cheval. C'est-à-dire, celui qui leur rapportera le plus. On peut espérer que l'argent qu'ils convoitaient tant aurait été utilisé pour absorber, une fois pour toutes, la dette du club. Mais l'histoire nous a prouvé que là n'était pas leur intérêt -- pourquoi les choses seraient-elles différentes cette fois-ci ?

Il a beau s'excuser sur le site du club, c'est la goutte d'eau qui a fait déborder le torrent longtemps réfréné par les supporters mancuniens. Quand la plupart pouvaient, jusqu'ici, fermer à peu près les yeux, ou protester de façon plutôt discrète via des écharpes vertes et jaunes ou une cotisation annuelle au MUST pour soutenir leurs actions, les événements ont pris une tournure plus radicale ces derniers jours.

Woodward, le fusible idéal

Il y a d'abord le départ d'Ed Woodward, qui reste l'homme en première ligne. Nous n'allons pas le dédouaner : l'homme est arrivé dans les cartons des Glazer en 2005, les a conseillés durant le rachat et les a accompagnés depuis. Il a été bien content de recevoir son chèque chaque semaine pour servir la politique des Américains, ce qui fait qu'il cautionne leurs actions. Cependant, il est clair qu'il est le seul fusible qui pouvait sauter dans cette affaire, comme si sa démission, effective à la fin de l'année 2021, pouvait suffire à réparer le tort causé depuis seize ans.

Des représentants du club ont participé à un Manchester United Fans' Forum le vendredi 16 avril. Le Fans' Forum est une instance officielle du club qui regroupe des officiels de Manchester United et des représentants de supporters de différents groupes (tranches d'âge par exemple, handicaps) et dont les comptes rendus sont publics et accessibles ici. Ed Woodward n'était pas là, mais Richard Arnold, directeur du club et pressenti pour prendre la suite de Woodward, y était. Le sujet de la Super League n'a pas été évoqué pendant cette réunion, alors que l'annonce officielle de la compétition était faite deux jours plus tard. Avec les résultats qu'on connaît.

Pourquoi ne pas avoir mieux communiqué avec les supporters ? Un début d'explication nous est apporté par l'excellent The Guardian, toujours bien informé : apparemment, Woodward ne savait même pas que la Super League allait être lancée, jusqu'à la veille de l'annonce officielle, survenue dans la nuit du dimanche 18 au lundi 19 avril. Solskjaer en aurait été informé par Woodward le 18, juste avant le match contre Burnley, et il y a donc fort à parier que Woodward aurait eu l'information le jour-même. Le projet était évidemment dans les cartons depuis des mois : un événement de cette taille ne s'organise pas en une nuit. Mais Woodward voyait apparemment cela plus comme une arme de dissuasion pour que l'European Clubs' Association parvienne à négocier un deal convenable avec l'UEFA en vue de la réforme de la Champions League.

La même UEFA qui, rappelons-le, s'en sort quand même magnifiquement bien dans ce dossier.

"L'excuse de Joel Glazer n'est pas acceptée."

Un nouveau Fans' Forum a eu lieu cette semaine, quinze jours après le précédent, alors que la fréquence de cette instance est généralement d'un par trimestre. Comme un mari qui trompe sa femme et revient à la maison la queue entre les jambes avec un bouquet de fleurs, Woodward était en opération séduction. "Je sais que vous êtes en colère", "on vous a laissé tomber", "nous réaffirmons notre engagement vis-à-vis des traditions", "nous écouterons vos retours désormais", "nos fans sont ce qui rend Manchester United si grand". Il n'y a pas de hasard derrière l'organisation en urgence d'un tel événement.

Le jeudi 22 avril, des supporters mancuniens se sont introduits dans le centre d'entraînement du club à Carrington. Ils ont pu discuter avec certains représentants du club et leur ont clairement expliqué que Joel Glazer pouvait utiliser sa lettre ouverte d'excuses à des fins... différentes.

Le vendredi 23 avril, deux membres des Red Knights, dont on n'entendait plus trop parler, ont écrit une lettre ouverte aux Glazer, dans laquelle ils demandent un modèle d'actionnariat différent et une vente par les Glazer des parts qu'ils ont dans le club, pour arriver jusqu'à un maximum de 49,9% des parts du club et une part plus importante accordée aux votes des petits actionnaires.

Le samedi 24 avril, une manifestation a eu lieu devant Old Trafford avec quelques centaines de supporters, une sorte de répétition avant de remettre cela avant le match contre Liverpool huit jours plus tard.

Le vendredi 30 avril, suite à la réunion du Fans' Forum, ses membres supporters ont écrit une longue lettre aux représentants du club, qui a également été envoyée à tous les membres adhérents du MUST et qui est disponible sur le site du MUST. Le divorce semble consommé pour de bon.

"Le manque complet d'engagement avec les supporters, joueurs et manager est une mauvaise gestion évidente que nous ne pouvons pas pardonner. (...) Nous en avons assez. L'excuse de Joel Glazer n'est pas acceptée. Les actions parlent plus que les mots, et lui et sa famille ont montré de nombreuses fois que leur seule motivation est leur profit personnel, aux dépens de notre club."

Les supporters prennent les devants

Le Fans' Forum a également exprimé sa réprobation envers le format de la Champions League qui doit entrer en vigueur en 2024, une "European Super League light" d'après leurs termes, et qu'ils veulent "une réforme du football dans son ensemble (...) un changement est nécessaire et le club doit agir maintenant", et a exprimé cinq requêtes :

1. Engager et promouvoir la démarche de revue régulière des activités des clubs, menées par les supporters, de façon ouverte et spontanée, et l'utiliser comme une opportunité de rééquilibrer la structure actuelle du club en faveur des supporters, et ne pas utiliser ces revues de façon agressive pour lutter en faveur du statu quo.

2. Nommer des directeurs indépendants au board, dont le seul but sera de protéger les intérêts du club, pas de ses actionnaires qui s'attachent plus aux profits qu'aux résultats.

3. Travailler avec le Manchester United Supporters Trust et les supporters de façon plus large pour mettre en place un modèle d'actionnariat accessible à tous, avec des actions disposant d'un même droit de vote que les parts des Glazer.

4. S'engager à la consultation des abonnés à Old Trafford pour tout changement significatif dans le futur du club, dont les compétitions auxquelles nous participons.

5. Que Joel Glazer s'engage à supporter tous les coûts liés à la création de la Super League ou sa dissolution et qui pourraient être demandés au club, un engagement déjà fait par Stan Kroenke aux supporters d'Arsenal.

Une réponse écrite a été demandée sous sept jours. Il est très peu probable que les Glazer y répondent de façon positive, si toutefois ils y répondent tout court. Les Américains ont déjà essuyé des protestations et sont toujours là, 18 ans après le début de leur prise de pouvoir.

L'escalade du conflit

Mais après des années de guerre froide, on pourrait bien assister à une escalade dans le conflit entre les Glazer et les supporters. Des manifestations étaient prévues cet après-midi à 15 heures devant Old Trafford, avant le match contre Liverpool. Le MUST a demandé aux personnes le souhaitant de se rassembler devant le Megastore pour une manifestation pacifique, dans le respect des mesures sanitaires, et de ne rien faire qui puisse avoir des impacts sur l'équipe ou le staff.

Des milliers de supporters ont répondu à l'appel. Le nombre exact n'est pas connu pour l'instant. Les premiers sont arrivés, avec bannières et fumigènes, bien avant 15 heures. D'autres supporters manifestaient dans le même temps devant l'hôtel du club. A 16 heures, le but de l'équipe n'avait toujours pas pu partir alors que les joueurs étaient dans l'enceinte de l'établissement. Mais dans le même temps, d'autres avaient réussi à trouver leur chemin jusqu'au terrain : environ 200 supporters ont fait irruption dans l'enceinte du stade devant un staff débordé, allant sur la pelouse, sans même payer le tarif habituel pour la visite d'Old Trafford.

Poteaux de corner décrochés, caméras de télévision cassées, ballons disparus, supporters suspendus aux barres transversales et piétinant le billard vert... autant dire que le sort du match entre United et Liverpool ne tient qu'à un fil. Etait-il nécessaire d'aller jusque là ? Est-ce ainsi qu'on montre son amour pour le club et ses traditions ? Et surtout, ce genre d'actions auront-elles vraiment un impact sur les personnes concernées, à savoir les Glazer eux-mêmes ? Pour le moment, ce dimanche, les seuls qui souffriront, ce sont les joueurs, le staff d'Old Trafford qui va devoir réparer les dégâts... en fait, le club lui-même.

Le conflit est bel et bien passé dans une autre dimension.

Crédit photo : Barrington Coombs


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Source(s) : BBC, The Guardian, Forbes, The Telegraph, Investopedia, ManUtd.com, United in Focus, compte Twitter MUnitedFR