[Mise à jour 16/06] Soyons fiers de Marcus Rashford

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A 22 ans, un de nos meilleurs joueurs a permis de lever plus de 20 millions d'euros pour les enfants dans le besoin en Angleterre aient de quoi manger. Et il ne s'est pas arrêté là, avec une lettre ouverte au Parlement britannique particulièrement forte.

A tous les membres du Parlement,

Alors que cette semaine devait normalement lancer l'Euro 2020, j'ai repensé au 27 mai 2016. J'étais debout au milieu du Stadium of Light à Sunderland, et je venais de battre le record du plus jeune joueur à marquer dans sa première sélection internationale. Je regardais la foule agiter ses drapeaux, battre du poing les trois lions sur leurs maillots. J'ai été submergé par la fierté, pas juste pour moi, mais pour tous ceux qui m'ont aidé à atteindre ce moment et à accomplir mon rêve de jouer pour l'équipe nationale anglaise.

Comprenez-moi bien : sans cette gentillesse et cette générosité de la communauté que j'avais autour de moi, il n'y aurait pas le Marcus Rashford que vous connaissez, un jeune homme noir de 22 ans qui a eu suffisamment de chance pour avoir pour carrière de pratiquer un sport que j'adore.

Mon histoire pour arriver jusqu'ici parlera à beaucoup de familles en Angleterre. Ma mère travaillait à temps plein, gagnait le salaire minimum pour faire en sorte que nous ayons toujours de quoi manger sur la table. Mais ce n'était pas assez. Le système n'était pas construit pour que des familles comme la mienne réussissent, indépendamment d'à quel point ma mère travaillait dur.

En tant que famille, on a eu besoin de recourir aux breakfast clubs (des endroits où les enfants peuvent recevoir un petit déjeuner sain avant d'aller en classe, NDT), aux repas gratuits de l'école, aux actions de charité des voisins et des coaches. Les banques alimentaires et les soupes populaires, on connaissait. Je me rappelle très clairement de nos visites à Northern Moor pour y collecter nos repas de Noël chaque année. Ce n'est que maintenant que je comprends l'énorme sacrifice que ma mère a fait, celui de m'envoyer vivre en foyer à l'âge de 11 ans, une décision qu'aucune mère ne prendrait à la légère.

Cet été aurait dû être rempli de fierté une fois encore, des parents et des enfants qui agitent les drapeaux, mais en réalité, le stade de Wembley pourrait être rempli plus de deux fois avec des enfants qui ont dû sauter des repas pendant le confinement, ceci étant dû au fait que leurs parents n'avaient pas de quoi accéder à de la nourriture (200.000 enfants selon la Food Foundation britannique).

Alors que leurs estomacs gargouillent, je me demande si ces 200.000 enfants seront un jour suffisamment fiers de leur pays pour enfiler le maillot de l'équipe nationale anglaise et chanter l'hymne national depuis les tribunes.

Il y a dix ans, j'étais l'un de ces enfants, et vous n'auriez jamais entendu ma voix et vu ma détermination de faire partie de la solution.

Comme beaucoup d'entre vous le savent, alors que le confinement a été la règle et que des écoles ont été fermées temporairement, j'ai fait équipe avec l'oeuvre caritative FareShare pour aider à couvrir le déficit créé par ces fermetures dans la distribution des repas gratuits aux enfants. Alors que cette campagne distribue actuellement 3 millions de repas gratuits par semaine aux plus vulnérables à travers le pays, je dois admettre que ce n'est pas suffisant.

Ce n'est pas une question de politique. C'est une question d'humanité. C'est se regarder dans le miroir et se dire que nous avons fait tout ce que nous avons pu pour protéger ceux qui ne peuvent pas se protéger eux-mêmes, quelle que soit la raison, quelles que soient les circonstances. Au-delà des affiliations politiques, ne peut-on pas se mettre d'accord sur le fait qu'aucun enfant ne devrait avoir à aller se coucher en ayant faim ?

La pauvreté alimentaire en Angleterre est une pandémie qui pourrait s'étaler sur des générations si nous ne corrigeons pas les choses dès maintenant. Pendant qu'1,3 million d'enfants en Angleterre sont inscrits pour recevoir des repas gratuits dans les écoles, un quart d'entre eux n'a reçu aucun soutien depuis que les écoles sont fermées.

Nous reposons en cela sur les parents, dont beaucoup ont vu leurs emplois s'envoler à cause de la Covid-19, qui jouent les professeurs remplaçants pendant le confinement, en espérant que leurs enfants seront suffisamment concentrées pour apprendre, alors que seul un petit pourcentage de leurs besoins nutritionnels sont remplis pendant cette période.

C'est un échec du système, et sans éducation, nous encourageons ce cycle à continuer. Pour mettre cette pandémie en perspective, depuis 2018-2019, 9 enfants sur 30 dans n'importe quelle classe vivent sous le seuil de pauvreté au Royaume-Uni. Ce chiffre devrait encore augmenter d'un million d'ici à 2022. En Angleterre aujourd'hui, 45% des enfants noirs et des enfants issus de groupes ethniques minoritaires vivent dans la pauvreté. C'est cela, l'Angleterre, en 2020...

Je vous demande d'écouter les histoires de leurs parents, alors que j'ai moi-même reçu des milliers de témoignages de personnes qui luttent. J'ai écouté des pères qui m'ont dit lutter contre la dépression, incapables de dormir, à en tomber malades parce qu'ils ne savent pas comment ils vont soutenir leurs familles après avoir perdu leurs emplois de façon inattendue. J'ai écouté des professeurs qui couvrent, sur leur argent personnel, le coût des repas pour les familles démunies dont ils éduquent les enfants, après que la carte bancaire de leur école ait atteint son plafond. J'ai écouté des mères qui ne peuvent pas couvrir le coût de l'électricité et les factures alimentaires pendant le confinement, et des parents qui sacrifient leurs propres repas pour faire manger leurs enfants. En 2020, cela ne devrait pas se résumer à "c'est toi ou c'est moi".

J'ai lu des tweets ces dernières semaines de personnes qui blâment des parents pour avoir eu des enfants qu'ils ne peuvent pas assumer. Ce même doigt inquisiteur aurait pu être pointé vers ma mère, alors que j'ai grandi dans un environnement aimant et attentionné.

L'homme que vous voyez en face de vous aujourd'hui est un produit de son amour et de son attention. J'ai des amis qui viennent de milieux plus aisés qui n'ont jamais reçu même un faible pourcentage de l'amour que ma mère, un parent isolé qui aurait sacrifié tout ce qu'elle avait pour notre bonheur, m'a donné. Ce sont CES parents dont nous parlons. Des parents qui travaillent chaque heure de la journée au salaire minimum, beaucoup d'entre eux travaillant dans des secteurs qui ont été fermés depuis des mois.

Pendant cette pandémie, il y a des gens qui vivent sur le fil du rasoir. Une facture impayée peut faire rentrer dans une spirale négative. L'anxiété et le stress de connaître la pauvreté sont la raison principale pour laquelle des enfants finissent dans des foyers, dans un système dans lequel les familles à bas revenus n'ont pas leur place. Savez-vous le courage que cela demande à une personne afulte de dire "Je n'y arriverai pas", ou "Je ne peux pas supporter ma famille" ? Des hommes, des femmes, des parents demandent notre aide, et nous n'écoutons pas.

J'ai aussi reçu un tweet d'un membre du Parlement qui m'a expliqué que "c'est pour cela qu'il y a un systèmes d'allocations". Rassurez-vous, je suis tout à fait conscient de l'existence du Universal Credit Scheme (une allocation pour les personnes à bas revenus ou sans emploi au Royaume-Uni, NDT), et je suis tout à fait conscient du fait que la plupart des familles connaissent des délais de cinq semaines pour les recevoir. Le Universal Credit n'est simplement pas une solution à court terme. Je sais aussi, en parlant à des gens, qu'il y a une limite à deux par famille, ce qui veut dire que quelqu'un comme ma mère n'aurait pu couvrir les frais que de deux de ses cinq enfants. En avril 2020, 2,1 millions de personnes ont reçu des allocations liées au fait qu'elles n'ont pas d'emploi. C'est une augmentation de 850.000 par rapport à mars 2020. Alors que nous approchons la fin du chômage partiel et une période de faible emploi, le problème de la pauvreté des enfants ne va qu'empirer.

Des parents comme ma mère se seraient appuyés sur des camps d'enfants pendant les vacances d'été, des endroits qui permettent d'avoir un espace sûr et au moins un repas pendant qu'ils travaillent. Aujourd'hui, les parents n'ont pas cette option. S'ils n'avaient pas eu d'emploi, des parents comme ma mère auraient été à l'agence pour l'emploi dès le lundi matin pour trouver n'importe quoi qui leur permette de faire vivre leur famille. Aujourd'hui, il n'y a pas d'emploi.

En tant qu'homme noir issu d'une famille à bas revenus de Wythenshawe, Manchester, j'aurais pu être une autre statistique. Mais grâce à des actions altruistes de ma mère, ma famille, mes voisins, mes coaches, les seules statistiques auxquelles je suis associée sont les buts, apparitions et sélections. Je ferais injustice à moi-même, ma famille et ma communauté si je ne me tenais pas debout aujourd'hui pour vous demander de l'aide.

Le gouvernement a adopté une approche "quoi qu'il en coûte" vis-à-vis de l'économie. Je vous demande aujourd'hui d'étendre cette même façon de penser pour protéger tous les enfants vulnérables d'Angleterre. Je vous encourage à les entendre et à trouver votre humanité. Merci de reconsidérer votre décision d'annuler le système de coupons alimentaires pendant la période d'été et de garantir son extension.

C'est l'Angleterre en 2020, et c'est un problème qui demande une assistance urgente. S'il vous plaît, alors que les yeux de la nation sont sur vous, prenez le virage et faites de la protection des vies des plus vulnérables une priorité absolue.

Sincèrement vôtre,
Marcus Rashford

 

Edit : 16/06/2020

Si lundi soir, le gouvernement s'était montré inflexible sur le fait de stopper les aides pendant l'été pour les écoliers anglais qui bénéficiaient de repas gratuits tout au long de l'année scolaire, Marcus Rashford ne s'est pas laissé abattre en continuant sa "campagne" sur Twitter. 

Une volonté de fer, qui a fini par payer puisque le gouvernement a finalement fait machine arrière sur le sujet et a débloqué 120 millions de livres pour permettre aux enfants en difficulté de se nourrir correctement pendant la fermeture des écoles.  

Bravo à lui ! 


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